Michel Sinoir

Il ne payait pas de mine, le Père Michel Sinoir. J’ai pris la précaution d’indiquer « Michel » entre « Père » et « Sinoir ». En effet, et à moins d’une vocation à la précocité prénatale, ses parents ne pouvaient pas savoir l’effet que provoquerait plus tard, l’ attelage des mots « Père Sinoir ». Cela dit, après son arrivée à l’aumonerie du Lycée Rodin, ce fut l’affaire de quelques semaines pour que les plaisanteries potagères sur l’association hasardeuse de son ministère et de son nom cessassent.
Le Père Sinoir était un petit bonhomme plutôt replet, au visage poupin et au crâne dégarni. Il était vétu sobrement d’un pantalon et d’un pull over noir. L’hiver, un veston de même couleur venait compléter le tableau, orné d’une petite croix. L’été, une chemise à manche courtes dont je voux laisse deviner la couleur était sa seule concession à la chaleur ambiante.
C’était un curé super actif, sous des dehors d’une consternante timidité.
– Euh, Dimanche prochain, je pense faire une sortie, peut-être, hein ?
Ce qui signifiait:
– Bon, allez ! On va tous s’oxygéner les branchies dans la forêt de Morsang, bande de larves !
Il marchait très vite, malgré sa petite taille. Un jour, j’étais près de lui, il me demande tout à trac:
– Et toi Fabrice, qu’est ce que tu veux faire plus tard, enfin, si tu as une idée, hein, euh ?
Je ne sais pas pourquoi j’ai répondu:
– Pêcheur, mon Père
Son regard s’illumina d’un sourire:
– Pêcheur d’homme ?
Je n’ai pas compris sur l’instant à quoi il faisait allusion mais je pressentais que ce n’était pas innocent de sa part.
Plusieurs Noëls de suite, il nous a emmenés passer les vacances à Fischen, dans l’Allgaü. Ce furent toujours de délicieux moments de ski, de vie de groupe, de partage. Le Père ne skiait pas. Il nous attendait en bas des pistes, en lisant un livre dans une chaise longue. Pour l’occasion, on lui avait prété un anorak noir, lui aussi.
Le soir, on faisait des veillées extraordinaires, avec des jeux, des concours, un temps de prière, des chants. Rien de tout cela n’a jamais versé dans la bondieuserie étouffante. C’était léger, bourré de sourires et d’amitié. On emmenait toujours François, un tétraplégique handicapé mental, vissé au fond de son fauteuil, assis sur une chambre à air de mobylette pour soulager ses fesses. Il faisait tout ce que nous faisions, avec ses moyens, en riant aux éclats.
On rentrait ensuite dans nos familles d’accueil, par les ruelles froides, en glissant sur la neige fraîche, dans la nuit étoilée.
Une autre fois, c’était à Briançon que nous sommes allés passer tout un mois d’été. J’avais treize ans et elle en avait douze. Emmanuelle était brune avec de longs cheveux bouclés. On se tenait la main, assis dans l’autocar qui nous emmenait en excursion, en ayant l’impression de transgresser je ne sais quelle loi. Je l’avais dit au Père qui m’avait tiré l’oreille avec un grand sourire.
Il a toujours été là quand j’ai eu besoin de lui.
Un jour, il nous a quittés. Il nous a demandé de ne pas chercher à le revoir. Il a à peine pu finir sa messe d’adieu tant sa voix s’étranglait. Il parait qu’il est parti quelque part en Afrique. Pêcheur d’homme… un beau métier, Michel.
(c) Musefabe 2007


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