Lettre à ma mère – 17

035Lundi 26 juin 1916

Ma chère petite Maman,

J’espère que vous n’êtes pas trop émotionnées de mon long silence forcé car où mettre les lettres? Dans les gares, on les déchire! Avec ce que je vous avais laissé deviner dans mes dernières lettres et avec un peu de magie (cf Marguerite) tu aurais pensé que j’ai quitté la région humide et sauvage des bois des hauts de Meuse pour aller villégiaturer à 25 km d’Amiens, dans un petit village du nom de Bergicourt où nous sommes au repos pour probablement une huitaine de jours, peut-être plus, peut-être moins. Nous couchons sur de la bonne paille fraîche dans une étable: que cela semble bon! et les s.off vont marger épatamment, en formant popote!…

Ce qui m’avait donné un peu le cafard, c’est que nous sommes passés par Noisy le Sec, Saint Denis et Amiens! Impossible de télégraphier, de téléphoner ou de faire quoi que ce soit! Si jamais quelqu’un de la famille était à Amiens, dis le moi de suite, je pourrai peut-être avoir une permission de 24 heures ou il pourrait venir me voir.

Ces temps derniers, j’ai dépensé beaucoup d’argent en cours de route, car tu sais nous ne nous refusons rien au repos, aussi à la place de colis, je te saurais reconnaissant si tu voulais bien m’envoyer un petit mandat. Même l’argent que je t’avais préparé pour les produits photographiques y a passé: mais je pourrai m’en faire parvenir d’Amiens.

Cela nous fait du bien d’être au repos car nous avons fait des marches forcées pour venir ici: l’autre jour, 50 km de Courrouves à Nançois le Petit, tout le temps au pas, en ne s’arrêtant que cinq minutes en tout! 24 heures de chemin de fer, et aussitôt descendu à Amiens, 25 km au pas pour venir ici sans descendre une seule fois de cheval! 25 km au pas représentent 5 heures. Aussi, tu peux comprendre facilement que ce n’est pas très amusant par une chaleur torride, n’y voyant pas à 10 mètres devant soi à cause de la poussière soulevée par nos propres voitures et celles des convois de ravitaillement!

Tout le long de la route, nous avons eu le bonjour de toutes les femmes et vieillards (puisqu’il ne reste plus que… de ça… en arrière). Ici, nous sommes en plein front anglais, mais combien loin, puisque le village est habité comme avant la guerre. Après notre repos, nous ne savons où nous irons mais sans doute pas très loin d’ici. Pas très loin sera peut-être plus de 100 km!

Demain, j’aurai tout loisir pour me purger un peu.

Aujourd’hui, j’ai pris un bain, me suis ciré, brossé. La boue de la tranchée de Calonne est tombée après deux ou trois heures d’énergique brossage.

Ton fils qui t’embrasse bien bien tendrement

A. Delepierre

MdL

102e Rgt AL 2e Bie de 105 Secteur 36

PS: Peut-être étiez vous toutes à Villemomble. Nous y sommes passés samedi soir vers neuf ou 10 heures!


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