Monsieur Réa

La pharmacie de Monsieur Réa était une institution où je ne pénétrais que rarement, en faisant silence. Il y régnait une odeur de bonbons pour la toux, d’éther, de dentifrice pateux. Dans un coin, une balance à bascule où les obsédés du poids pouvaient se peser en faisant glisser des petits curseurs fripons après avoir inséré dans la fente une pièce de 50cts. Puis, le secteur des trucs adhésifs anti-cors et oignons, des ciseaux bizarres et des rapes à peaux mortes. Rien que de passer devant, j’en avais la chair de poule.
Monsieur Réa, je l’ai connu quand il avait la trentaine tranquille, avec ses mains blanches parfaitement manucurées, ses petites lunettes cerclées de fer, son visage longiligne aussi blanc que ses mains, ses cheveux noirs légèrement bouclés qu’il essayait vainement de coiffer en brosse. J’étais petit alors, et généralement chargé de prendre les médicaments pour l’oncle Delepierre. Il fallait pour cela que je traverse l’avenue des Gobelins, que je passe devant le Félix Potin et que je pénètre dans l’antre de l’apothicaire.
Monsieur Réa m’attendait derrière le comptoir. En me juchant sur la pointe des pieds, j’arrivais à lui tendre l’ordonnance cependant qu’il me regardait avec un demi-sourire. Il se penchait pour me dire bonjour et son haleine de mini bonbecs à la menthe me passait dans le pif à m’en faire éternuer.
– Alors, ce sera quoi, aujourd’hui, Monsieur ? (Il m’a toujours appelé Monsieur…ça fait drôle pour un enfant ! Mais j’étais aussi rudement fier…)
– Ben voilà (je lui donnais le papier). Et puis, je voudrais aussi du balsaboridol, s’il-vous-plait.
– Tu veux dire du balsamorinol, mon garçon ?
– Oui, c’est ça bonsieur, bais je beux bas le dire bien. J’ai le dez bougé.
Le balsamorinol était une horreur huileuse au balsame sensée déboucher les blaires les plus réclacitrants et congestionnés. Quand, de guerre lasse, je laissais Maman m’en mettre quelques gouttes dans chaque narine, j’en avais pour la journée à puer la clinique.
– Et comment vont tes parents ?
– Bien, berci. Atchoum.
– A tes souhaits mon garçon.
Mon souhait le plus cher dans l’instant était de déguerpir, même au prix d’une giclette de balsamorinol.
Monsieur Réa me mettait les médicaments dans un sac de papier blanc agrémenté d’un caducée vert. Parfois, il me donnait une boite jaune de cachous.
Avec le temps, Monsieur Réa se voutait imperceptiblement, comme un grand saule. Son nez paraissait plus long et se secouait périodiquement de tics qui faisait se dilater les narines comme celles d’un lapin.
– Bonjour Monsieur, tic tic sniff…
– Bonjour Monsieur Réa. Comment allez vous ?
Il avait les cheveux très grisonnants maintenant.
– Tic tic… Je vais bien, merci ! Sniff
Il vielllissait en même temps que sa pharmacie, où tout restait à la même place, dans le même ordre, les boites d’aspirine des usines du Rhone (Papa disait pour me faire rire « les aspirones des usines d’urine »), cotoyaient les collyres pour les yeux encombrés. Comme il ne pouvait plus changer les néons qui claquaient à bout de souffle, la pharmacie sombrait peu à peu dans une semi pénombre bienfaisante et triste à la fois.
Un jour, après un dernier sniff, Monsieur Réa est parti pour la pharmacie éternelle, celle où le balsamorinol sent la violette…
Tic tic, tiens
(c) Musefabe 2007


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