L’homme de la rue Pascal

Un peu avant que la rue Pascal ne s’ouvre sur la perspective du Lycée Rodin, il y avait une vieille boutique à la devanture de bois. Sur les panneaux, des phrases étaient écrites, ou plutôt peintes à l’encre bleue. De longs poèmes étaient alignés, qui parlaient de la vie, de la mort, de toutes les pourritures qui encombrent notre espace, de la bassesse du monde, de la mesquinerie des hommes, de l’incompréhension des bien-pensants pour la révolte des vrais artistes, de la mer caressée par le soleil noir de Nerval, de la vivisection des chiens de labo, des bourges qui se la jouent (on disait pas encore qui se la pètent), de la disparition de Jim Morrisson, des témoins de l’apocalypse, des vieilles bagnoles aux portes qui s’ouvrent dans l’autre sens…
Je passais souvent devant cet endroit bizarre et j’étais fasciné par cette avalanche de mots et d’informations bricabresques. Le maître de ces lieux était un vieux fou aux cheveux blancs hirsutes et dont le visage mobile était affligé d’une énorme tache de vin. Il portait le plus souvent une robe de chambre bordeau et il se promenait de long en large dans son magasin, un livre à la main, chaussé d’une paire de charentaises. On aurait dit qu’il sortait tout droit de Sainte Anne…
Un jour, je me risquai à pénétrer dans le repaire, attiré par une pile de bouquins à la couverture jaune flambant neufs.
– Alors, mon grand, qu’est ce je t’offre ?
La voix claire provenait d’un recoin sombre que mes yeux n’avaient pas encore exploré.
– Ben rien, Monsieur, je regardais.
Je n’en menais pas large.
– Tu regardais ? Mais c’est lire que tu devrais. Regarder un livre, quelle horreur !
Je tentais de déglutir.
– Je veux dire… je voulais savoir… pour les livres jaunes…
Le regard du vieux s’adoucit. Il saisit l’un des ouvrages en question, et passa sa main dessus en le caressant un peu.
– Tu sais ce que c’est ? me demanda-t-il.
– Non Monsieur.
– Eh bien, vois-tu, c’est moi qui l’ai écrit.
Bigre ! Non seulement j’avais devant moi un vrai écrivain mais il me parlait comme si mon avis comptait.
Il me mit la couverture sous le nez. Il était écrit, sur fond allégorique du style « la renommée couronnant la gloire » au milieu de chérubins lascifs:
 » Réflexions sur la vie et poèmes tragiques »
Je me saisis du livre que je commençai à feuilleter. C’était un agglomérat de maximes, anecdotes et poèmes, publié à compte d’auteur, et dont mon nouvel ami venait de recevoir la première et vraisemblablement la dernière livraison.
– Ca vient de paraître et il n’y a que moi qui le vend. reprit-il fièrement. C’est dix francs.
Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais j’ai sorti l’argent de ma poche et j’ai donné les dix francs. Ensuite, j’ai bravement lu les deux premières pages, puis une ou deux au milieu et la dernière. Aussi, lorsque je suis revenu, la semaine suivante, l’écrivain poète était là et comme je m’y attendai, il me demanda:
– Comment as tu trouvé ?
– Ben, drôlement bien, M’sieur.
– Quel passage t’a le plus intéressé ?
Là, fier de ma préparation, je lui parlai d’une des deux pages du milieu.
– J’ai bien aimé quand le nain n’a pas osé partir en Egypte. Et puis aussi ce que vous dites sur les artistes et l’aérophagie.
– T’occupe pas du nain. De toutes façons, je le fais mourir dans la suite. Quand aux artistes, ils devraient arréter de boire du Coca.
Par la suite, pratiquement tous les jours, j’allais chez ce vieil anar dont j’ai oublié le nom. Il me faisait un café, et on bouffait des gateaux durs comme du bois en parlant de Leibniz, de Husserl et des pieds nickelés.
Un fois, la pluie était tombée tellement fort que quelques poèmes sur la devanture s’étaient mis à couler comme un vieux rimmel mal éteint.
Puis, la porte est restée close.
Je ne sais plus où est mon copain l’écrivain. Peut-être qu’il essaye de fourguer quelques bouquins à Saint Pierre !
‘c) Musefabe 2007


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