Yvette

Aujourd’hui est un grand jour.
Yvette a demandé que l’aide-soignante la réveille de sa sieste plus tôt que d’habitude. Ils se ressemblent tellement, les jours en enfilade, à la résidence des Bosquets, pour personnes âgées valides et dépendantes !
Depuis que son Désiré l’a quittée, Yvette vit là, dans son petit studio où elle a pu apporter quelques meubles, quelques photos, quelques bibelots. Son fils et sa bru ne viennent plus la voir depuis longtemps. A quoi bon perdre un dimanche pour rester assis devant une vieille dame en peignoir rose qui ne parle plus ?
De ses promenades dans le parc ombragé, Yvette rapporte parfois quelques fleurs, modestes pâquerettes ou boutons d’or qu’elle dispose dans un verre d’eau claire sur la commode en bois verni.
Son fils et sa bru lui ont conseillé de vendre son appartement.
– Tu vivras bien mieux à la résidence ! On sera aux petits soins pour toi !
– Mais, le chat ?
– On s’en occupera, Maman, on s’en occupera. Signe donc là…et là ! Encore derrière, voilà !
C’est un couple très bien qui a acheté.
– Bien sûr, il faudra refaire la décoration, changer ce parquet vermoulu qui pue l’encaustique (les enfants vont faire des allergies), remplacer ces horribles voilages aux fenêtres.
A mesure que les futurs propriétaires mettaient en pièces tout ce qui avait abrité son bonheur, Yvette se recroquevillait sur des souvenirs si forts qu’ils dépassaient l’idée même du chagrin. Et lorsqu’elle franchit le seuil de la résidence des Bosquets, avec toutes ses affaires dans deux grosses valises en toile, elle cessa simplement de parler.
Tous les efforts du personnel, des autres pensionnaires, de son fils – quand il venait encore lui rendre visite au début – furent vains. Yvette s’était tue et ne communiquait plus qu’en tirant le cordon d’appel et en écrivant ce qu’elle voulait sur un bloc de papier recyclé, de sa grosse écriture ronde.
Aujourd’hui est un grand jour.
Yvette a sorti de l’armoire sa robe bleue, qui plaisait tant à Désiré. Elle se regarde dans le miroir vissé sur la porte en plaquant le bustier orné de dentelles sur sa poitrine flétrie. Une timide lueur de tendresse lui traverse les yeux. Elle se revoit, avec son amour, allant au spectacle, puis, soupant de quelques huîtres dans une brasserie bruyante des boulevards avant de rentrer à pied par les rues sombres. Parfois, Désiré lui serrait tant la main qu’alors elle lui disait :
– Moins fort, mon chéri … avec ce sourire qui voulait dire : « je suis si heureuse ! »
Yvette a passé la robe, elle s’est maquillée avec application, elle a mis ses petites chaussures vernies, celles qui lui font un peu mal mais qui sont si élégantes…
Dans la salle à manger, tables et chaises ont été disposées de manière à faire face à une scène improvisée, où se trouve un piano. Yvette s’installe entre Albert, un ancien cheminot et Catherine, qui perd un peu la boule de temps en temps.
Aujourd’hui est un grand jour.
Dans la salle, le silence se fait. Un jeune pianiste s’est assis devant le piano et Véronique, jolie soprano, s’avance au devant de ce public de vieilles dames et de vieux messieurs.
Elle est impressionnée, elle prend une grande inspiration et elle chante, de tout son cœur, de toute son âme, pour ces visages ridés, marqués par les épreuves et les années, mais où le regard est intact, comme préservé de la détresse des ans.
Dans les yeux d’Yvette qui s’embrument un peu, défile le passé, comme à travers un rêve ! Des chansons oubliées lui reviennent en mémoire et elle se revoit, jeune fille, au Châtelet ou à Mogador, avec son Désiré, si élégant dans son habit du dimanche ! La voix de Véronique réveille de si doux moments que soudain, sans même s’en rendre compte, Yvette se met à fredonner :
– « Heure exquise, qui nous grise… »
Albert et Catherine se sont tournés en même temps vers cette dame en robe bleue qui ne parle plus mais qui chante… oh oui… comme elle chante, avec son sourire de vingt ans !
(c) Musefabe 2006


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