Les deux compères

Sous les arcades la lueur des réverbères joue à saute-pilier en découpant au couteau des vagues de lames argentées. Il fait nuit et froid, ce jour là, à Annecy. Derrière une des ouvertures, deux formes, par terre, finissent un reste de sauciflard en dériboulant la peau élastique qui tire-bouchonne. Une bouchée de pain, un coup de rouge qui torche les boyaux, les yeux qui piquent…Ouf !
Je m’arrète. Les potes continuent devant, avec les enfants. On vient de se taper une fondue savoyarde du feu de Zeus dans un resto du coin. Purée qu’y faisait chaud dans la petite salle ! Qu’est ce qu’on s’est mis ! Les bouts de pain disparaissaient l’un après l’autre dans le caquelon fumant et en ressortaient en ruisselance pâteuse, imbibés du mélange savoureux…
– Salut les gars, comment ça va ?
Nom d’un chien, on se les pèle ! Mon nez pourrait servir de balise et mes doigts se crispent dans mes gants fourrés.
– Ben , mon prince, comme tu vois !
L’une des formes s’est redressée. Les deux compères doivent vivre dans la rue, avec deux toutous dont l’un porte au cou un foulard vichy. Ouais, si c’est comme je vois, c’est pas folichon.
– Vous n’avez pas trop froid ?
Un sourire amusé effleure les lèvres du deuxième larron.
– Avec ça, (il montre la bouteille de picrate garanti crame-tripe) on brule de l’intérieur. Dis donc, mon prince, t’aurais pas une petite pièce ?
Une dame passe, qui promène son chien, mais un de la haute, parfumé de la truffe à la queue. Je l’entends marmonner:
– Y vont encore les boire, les sous qu’on leur donne !
Qu’est ce que ça peut te faire, patate? Qu’ils les boivent, qu’ils les jouent ou qu’ils se payent une boite de canigou avec? T’es juge de SDF ? C’est toi qui es assise par terre, avec ton clebs qui tremble, peut-être?
Je leur tends un peu d’argent. Leur regard s’illumine.
– Ah, ben ça, merci, mon prince
– Ca fait longtemps que vous êtes là ?
– Quinze jours. Mais la nuit, quand y fait trop froid, on dort au foyer. Le problème, c’est les chiens. Mais on s’débrouille, pas vrai ? Et pis, on est ensemble, ça aide à tenir le coup.
Je regarde plus loin. Les potes battent la semelle en m’attendant. Je dois partir. Non, j’ai envie de rester… Je pars.
– Faut que j’y aille.
Je leur tends la main.
– Elles sont dégueulasses, nos mains, fait le premier
M’en fous
(c) Musefabe 2005


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