La fin du lapin

Quand nous habitions au carrefour des Gobelins, au quatrième étage, la cuisine donnait sur une arrière- cour avec deux grands marronniers plantés devant une belle maison. Cette bâtisse était parfaitement incongrue parmi les faces cachées de nos immeubles hausmanniens. On y accédait par le boulevard Arago et j’ m’y rendais, parfois, pour jouer avec mes potes. Papa m’avait dit que c’était le domicile de l’imprésario de Gilbert Bécaud. C’est là que j’ai vu pour la première fois la télé en couleurs et ça m’avait fait tout chose de découvrir les tronches roses, les costards bleus, l’herbe verte et j’en passe, après des années de gris ! Bref… La cuisine de notre petit trois pièces était un de mes terrains de jeu préférés, et lorsque j’étais seul dans l’appartement, je m’emparais de ce que j’y trouvais et je transformais les objets les plus banals en supports à fantasmes, les pliant à ma volonté de pathétique démiurge…
Il en fut ainsi, par un beau jour d’un mois dont je ne me souviens plus, d’un lapin mécanique qui jouait du tambour, bien avant que Duracell ne s’empare du pauvre animal pour en faire son symbole publicitaire.
C’était, mazette, un beau bout de lapinou, les yeux vifs, le teint alerte, les petits bras actionnant par saccades veloutées des mini baguettes montées sur ressorts et délivrant au contact d’un tambour en tole un tactacrrrrratttactact aussi reconnaissable qu’horripilant. Dans le dos du susdit lapin, une clé à tourner pour remonter le bazar qui n’attendait que ça pour se mettre en branle. Donc, pas plus de piles que de beurre dans le placard de la crémière…comme disait mon grand-père.
Ce jour là, j’avais assigné au lapin mécanique la rude tâche de conduire le siège de la ville,symbolisée par la corbeille de fruits, aidé en cela par le petit couteau pointu, la salière et une escouade d’épingles à nourrice. Devant la sourde détermination de cette effrayante armée, les fruits commencèrent à battre en retraite, surtout les bananes qui n’hésitaient pas à marcher sur les prunes pour fuir plus vite. Les épingles à nourrice, décochées par les archers salière et lapin, perçaient à tous coups les mandarines qui laissaient échapper leur jus sucré avec un râle abominable…
La défaite était proche…
…il fallait faire quelque chose…
… arréter ce lapin fou furieux….
…stop ! vous dis-je….
C’est alors que, par mon entremise de meneur de jeu parfaiement impartial, une des pommes qui avait pas mal morflé, elle aussi, suggéra que, peut-être, on pourrait utiliser l’équivalent domestique du feu grégeois. Je me saisis illico de la grosse boîte d’allumettes, je me postai derrière la corbeille de fruits où les survivants criblés d’épingles pataugeaient lamentablement et je coinçai une allumette entre mon index et le frottoir. Une seconde plus tard, vivement propulsé par une pichenette idoine, un minuscule brandon décrivait une parabole gracieuse avant d’atterrir sur le lapin qui, avec un vloooffff !!!! terrible, prit feu aussitôt.
C’était au temps où les normes de sécurité concernant les jouets étaient aussi réelles que l’intelligence de Donald Rumsfeld. Et notre lapin, transformé en torche animale, projetait des escarbilles minuscules en dévoilant sa mécanique interne aussi vite qu’il perdait ses poils, euh… sa fourrure synthétique. Fort heureusement, les flammes cessèrent faute de combustible et il ne resta bientôt plus de Jeannot qu’un cercle sombre sur la table, au milieu duquel surgissaient d’un amas de ferraille noir deux bras décharnés qui brandissaient des baguettes fumantes. Comme si le feu avait dégrippé je ne sais quel mécanisme, dans une vision d’horreur, le squelette du lapin se redressa et se fendit d’un ultime tactacrrrrratttactact avant de s’effondrer sur le formica.
Sidéré parce que j’avais fait, je restai quelques instants sans bouger devant le désastre cependant que les fruits vainqueurs dansaient la carmagnole. Il me fallait me débarrasser de cet encombrant cadavre. La poubelle, autant ne pas y songer. Je n’osais penser à la réaction de ma mère en découvrant ces débris poisseux de suie noire ! C’est en ouvrant la fenètre pour essayer de chasser l’odeur de cramé qu’il me vint l’idée… J’attrapai délicatement le corps calciné puis, de toutes mes forces, je le lançai vers les marronniers de la cour. Je le vis une dernière fois toucher les branches, dégringoler en perdant vis et boulons pour s’écraser enfin, douze mètres plus bas,
Je n’ai jamais su si les enfants de l’imprésario l’avaient trouvé ni s’ils avaient compris la douloureuse histoire ce débris. Maman ne s’est jamais rendu compte de rien.
Je n’ai plus jamais joué avec des allumettes…
(c) Musefabe 2006


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